Père Charbel Batour, s.j. Un nouveau jésuite en division des Moyens

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L'arrivée au Collège d'un jeune jésuite, Père Charbel Batour,a suscité la curiosité de tout le monde. Il est désigné Père spirituel en divisions de 3e et 4e.

Et depuis, Père Charbel ne semble pas un partenaire de tout repos. Il est toujours suivi ou entouré d'élèves. Grâce à son exceptionnel don de communication, certains camarades se retrouvent dans son bureau, situé au troisième étage, pour des entretiens qu'ils réclament d'eux-mêmes. Ils découvrent alors un remarquable interlocuteur qui sait écouter et répondre avec autant d'intelligence que de discernement. Pour mieux le connaître, quelques élèves de la 3e 2 s'arment d'un questionnaire et lui expriment leur détermination à le rencontrer en dehors des cours de catéchèse. À leur grande surprise, Père Charbel les reçoit au salon de la communauté, un lieu où jaillit l'exaltation d'une spiritualité vieille de cinq siècles.

Quels sont les souvenirs que vous avez gardés de votre village natal ?

Tout d'abord, je suis originaire de Zghorta que je ne connais pas vraiment. J'ai vécu mon enfance et mon adolescence à Sin el Fil car ma mère est originaire de cette banlieue de Beyrouth. Mes souvenirs à Sin el Fil sont associés surtout à la guerre civile libanaise.

Dans quels collèges avez-vous poursuivi vos études ?

J'ai poursuivi mes études primaires dans un lycée privé à Sin el Fil, au Lycée d'Orient, et à partir de la classe de 8e au Collège de la Sagesse, à Jdeideh où j'ai eu la chance d'avoir Mgr Khalil Abi Nader comme directeur d'école, un éducateur exceptionnel ! Ma scolarité a été évidemment marquée par les années d'instabilité qui ont touché le pays. Puis, j'ai fait mes classes secondaires au Lycée public de Jdeideh.

Et vos études universitaires ?

Après le bac, je me suis inscrit en première année de biologie pour préparer le concours de médecine à l'UL. Cette première année achevée, je suis rentré directement dans la Compagnie de Jésus. Après les deux années de noviciat, j'ai suivi des cours de littérature arabe et d'islamologie ainsi que des cours de littérature française et de traduction, à l'Université du Caire. De retour au Liban en 1992, j'ai étudié la philosophie, durant deux ans à l'USJ, avant de passer trois ans à Paris au Centre Sèvres (Facultés Jésuites de Théologie et de Philosophie) pour une licence en théologie. En 1997, je suis rentré au Liban pour faire ce que l'on appelle "la régence" (long expériment pastoral) au cours de laquelle j'ai enseigné la catéchèse dans plusieurs établissements scolaires de la Békaa et accompagné plusieurs groupes de la Pastorale Universitaire à l'USJ et à l'UL ainsi qu'un groupe de CVX (Communauté de Vie Chrétienne). Après ces deux années d'expérience, j'ai obtenu une licence canonique en théologie morale (Christian Ethics) à Weston Jesuit School of Theology à Cambridge (MA, USA). En 2007, j'ai acquis un doctorat en théologie morale à Boston College, après avoir soutenu une thèse sur "How can Lacan and Vasse inform a Christian Understanding of Motivation? The Signifier of the Unconscious Desire of the Other as a New Ground for the Grace of the Holy Spirit." J'ai traité du rapport entre la notion chrétienne de motivation et la question du désir en psychanalyse.

Comment avez-vous fait le choix de la vocation religieuse ?

J'ai sérieusement envisagé de devenir prêtre à l'âge de 17 ans. Mon choix est lié au contexte de la guerre où j'ai été très tôt amené à me demander ce que je peux réaliser pour mon pays. J'ai d'abord milité dans un parti politique ; du coup j'ai été très impliqué dans la vie politique estudiantine mais je n'ai pas tardé à découvrir que ce n'est pas vraiment mon chemin. Mon engagement dans ma paroisse à Sin el Fil (camps d'été ; retraites spirituelles ; etc.) m'a aidé à comprendre que mon chemin passe par la Compagnie de Jésus.

Quelle a été la réaction des membres de votre famille à l'égard de ce choix?

Honnêtement (sourire), si tous n'ont pas été convaincus de mon choix ni ne m'ont encouragé dans cette voie, certains, en revanche, ont eu beaucoup de respect pour ma décision. Ma famille, qui m'a déjà imaginé médecin, a été plutôt surprise de mon choix.

Pourquoi avez-vous choisi la Compagnie de Jésus pour l'accomplissement de votre projet personnel ?

Ce genre de choix n'est pas un projet personnel mais un cheminement dans la foi qui vous ouvre à un projet qui n'est que la mission de la communauté des croyants, c'est-à-dire de l'Église. En tout cas, j'ai choisi la Compagnie de Jésus à la suite d'un certain nombre de retraites selon les Exercices Spirituels de saint Ignace. Je me suis alors présenté au Provincial jésuite de l'époque, le Père Paul Sarkis qui a habité ici, à Jamhour et qui a été très étonné de ma demande, compte tenu de mon jeune âge. À vingt ans, j'ai quitté le Liban pour les deux années de noviciat de la Compagnie de Jésus, à Minia.

Pourquoi êtes-vous retourné au Liban ?

Membre de la Province de Proche-Orient (le Liban, la Syrie, l'Égypte, et la Turquie), j'ai été envoyé en mission dans mon propre pays. Cette mission me semble tout à fait appropriée.

Quelles sont vos impressions à votre retour au Liban ?

Ayant passé plusieurs années en formation à l'étranger, je suis très heureux d'avoir retrouvé mon pays. Cependant, la vie quotidienne me rappelle que nous subissons encore les séquelles d'une guerre qui n'a pas seulement détruit "la pierre" mais elle a également déstructuré toute une communauté humaine marquée par des divisions et des contradictions profondes. Il suffit d'être au volant d'une voiture à Beyrouth pour comprendre beaucoup de choses sur la situation humaine et politique du pays.

Quelles différences trouvez-vous entre les jeunes élèves libanais et les jeunes étrangers ?

Les jeunes Libanais sont très ouverts à tout ce qui est occidental et en particulier à ce qui est français et américain, mais ils ont du mal à être ce qu'ils sont vraiment, c'est-à-dire, libanais. Bien qu'ils soient avantagés par rapport à tant de jeunes que j'ai pu rencontrer durant mes années d'études (langues et cultures étrangères), il me semble que les jeunes Libanais souffrent d'une crise profonde d'identité. Peutêtre reflètent-ils la situation de toute une société qui a du mal à se situer entre l'Occident et le Proche-Orient et qui ne fait qu'imiter les autres sans pouvoir être, au sens fort du terme, ce qu'elle est en réalité?. Cela nécessite, à mon avis, une sérieuse remise en question de notre système pédagogique et un travail de longue haleine pour aider les jeunes Libanais à retrouver le goût et le courage d'être Libanais.

Avez-vous trouvé des particularités aux élèves de Jamhour ?

Cette tension que je viens de décrire entre l'ouverture aux autres et la perte de l'identité s'applique évidemment aux élèves de Notre-Dame de Jamhour. Quant à leur comportement, je ne sais pas encore s'il leur est propre ou s'il reflète tout simplement un état d'esprit plus général que l'on pourrait retrouver dans d'autres établissements scolaires au Liban.

Quelle est votre devise dans la vie de tous les jours ?

Vivre l'instant présent.

Cette devise est purement inspirée de la prière que nous disons régulièrement, le Notre Père qui dit Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour.

Pourquoi avez-vous été affecté à la division de 3e ?

Essentiellement, pour rendre service. De plus, un jésuite va où l'obéissance l'appelle.

Après avoir passé tant d'années à l'étranger, auriez-vous de nouvelles idées dans le domaine de l'éducation ?

Tout ce que j'ai appris ailleurs n'est pas nécessairement applicable à Jamhour. Je crois que le travail et la vie au Collège sont suffisamment riches pour nous aider à faire évoluer notre système pédagogique. Cela nécessite une évaluation permanente de notre travail qui reste le terrain fertile pour toute idée neuve et constructive. Le contexte Libanais est unique en son genre. Cette situation me semble propice à l'émergence d'idées toujours nouvelles qui nous aideront à poursuivre notre mission éducative. Il nous faut nous tenir au courant de ce qui se passe dans le monde au niveau pédagogique ; cela va de soi. Pourtant, cette ouverture indispensable à d'autres cultures ne saurait nous faire oublier que nous avons aussi nos propres racines. Ouverture et enracinement, deux aspects qui me semblent résumer une éducation que je qualifierais de typiquement libanaise.

L'entrevue est réalisée le jeudi 10 mai 2007 par Nicole Arayji, Patrick Berbari, Philipe Boutros, Léa Dahrouj, Angelo Michael, Alexander Rayes et Shérine Sakr, 3e 2. Deux semaines plus tard, Père Charbel Batour est nommé préfet de la division des Moyens.