L'Orient-Le Jour : Hans-Peter Kolvenbach, au service de Dieu et des hommes

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Michel HAJJI GEORGIOU 29/11/2016

Un grand esprit, d'une stature humaine et académique en tout point exceptionnelle, nous a quittés samedi. Le père Peter-Hans Kolvenbach s.j., préposé général des jésuites de 1983 à 2008, est décédé samedi à quelques jours de son 88e anniversaire, à Beyrouth où il vivait – à la résidence des jésuites, à Achrafieh – depuis qu'il avait quitté le gouvernement de la Compagnie de Jésus.

De nationalité néerlandaise, de rite arménien, le père Kolvenbach était un humaniste et un homme de dialogue – il connaissait la valeur de la paix, ayant été témoin, durant la Seconde Guerre mondiale, de cette immanence de l'enfer sur terre, de toutes les horreurs perpétrées au nom des idéologies, de la démagogie, du populisme et du totalitarisme.

L'homme universel, le père spirituel transcendait les frontières culturelles et identitaires. Cependant, il était animé d'un amour tout particulier pour l'Orient en général, et le Liban en particulier, où il a vécu l'essentiel de sa vie.
C'est en homme providentiel qu'il était d'ailleurs arrivé à la tête de la Compagnie de Jésus en 1983, après le retrait de Pedro Arrupe, son prédécesseur, en raison d'un accident vasculaire cérébral. Avant l'élection du père Kolvenbach, la Compagnie de Jésus avait alors été mise sous tutelle par le pape Jean-Paul II, peu favorable à l'influence grandissante des jésuites, perçue comme trop gauchisante, avec la théologie de la libération chère à Dom Helder Camara ou, dans nos contrées, à Grégoire Haddad.

Le père Kolvenbach en compagnie du pape Jean-Paul II.



Au terme de deux ans de tutelle assurés par le père Paolo Dezza s.j., une période trouble marquée par une volonté de l'Église de resserrer son contrôle sur la Compagnie, l'avènement de Hans-Peter Kolvenbach, recteur de l'Institut pontifical oriental, à la « papauté noire » avait permis de tourner une page dans les relations avec le Saint-Siège. Elle durera 25 ans, ponctués de nombreux passages au Liban, notamment au Collège Notre-Dame de Jamhour et à l'Université Saint-Joseph.

Devant le corps enseignant de l'USJ, en mars 2000, il prône ainsi, s'agissant du pays du Cèdre, « l'édification d'une nation pluricommunautaire où tous les citoyens vivent ensemble, égaux et différents, et où les différences culturelles se rejoignent dans la production d'un style de vie commun et singulier ».
« C'est ce modèle de tolérance, de convivialité et d'échanges que le pape a appelé "un message". Ce message, que la nation libanaise a fini par se donner pour vocation explicite en 1943, n'est pas étranger au principe général qui a dominé l'enseignement et l'action des jésuites depuis la fondation de l'ordre : à savoir la promotion de l'éminente dignité de la personne humaine à travers et au-delà de ses appartenances particulières, ethniques, linguistiques, religieuses (...). À cette tradition, à la fois humaniste et authentiquement chrétienne, à cet esprit d'ouverture inconditionnelle aux hommes et aux femmes de toute origine et de toute communauté au nom de leur commune humanité, à cet idéal de service et d'amour de l'autre en tant qu'autre, quelles que soient ses appartenances sociales et culturelles, l'Université Saint-Joseph a su rester parfaitement fidèle », ajoutera-t-il dans son discours. Des mots qui continueront longtemps à résonner très fort, au cœur des ténèbres actuelles... et à venir.

À chacun de ses passages, le père Kolvenbach sera égal à lui-même : un homme de dialogue, d'ouverture, de paix, renvoyant une forte impression d'humilité, de sérénité, de volonté de partage et de communion avec l'autre, respectueux des principes de liberté, de diversité, de finalité de la personne humaine et de son identité, et surtout optimiste, en dépit des tensions – « qui peuvent être fécondes » – nées de la mondialisation. En tout cela, il aura été une figure parfaitement fidèle à saint Ignace de Loyola, le fondateur de la Compagnie de Jésus, mais aussi en quelque sorte un précurseur du pape François.

Dans un geste de grande sagesse, le père Kolvenbach, théoriquement élu « pape noir » à vie, prendra la décision de se retirer en 2008, à l'âge de 80 ans. Une preuve supplémentaire de la loyauté de cet esprit singulier au Magis jésuite, principe défini par la triple question de saint Ignace: « Qu'ai-je fait pour Dieu ? Que fais-je pour Dieu? Et que puis-je faire de plus pour Lui ? » Le pouvoir ne saurait donc être une fin en soi, mais un acte au service de l'amour de la cité et des hommes – et dont l'objectif ultime reste l'excellence spirituelle, académique et intellectuelle, pour aimer et servir son prochain.

Dans un monde de plus en plus éclaté, un rayon de lumière supplémentaire s'est éteint. Pour la plus grande gloire de Dieu – mais, il faut le dire aussi, pour la plus grande détresse des nombreux orphelins du père Kolvenbach et de ses valeurs.