Pédagogie ignatienne

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Les caractéristiques de la pédagogie ignatienne

La pédagogie ignatienne découle de l'expérience spirituelle de saint Ignace de Loyola. Cette expérience, saint Ignace l'a consignée dans une autobiographie succincte, «Le récit du Pèlerin», et dans un petit « livre à vivre », les « Exercices spirituels », destiné aux accompagnateurs de retraite. Dans le texte qui suit, quelques citations de ces deux livres (en italique) font le lien entre l'expérience spirituelle de saint Ignace et la pédagogie ignatienne (les deux livres seront cités comme Récit et ES). La pédagogie ignatienne trace un chemin, dont les étapes principales sont les suivantes : l'accompagnement, l'expérience, l'optimisme, le réalisme et l'engagement.

 

1. La pédagogie ignatienne une pédagogie d'accompagnement

C'est presque un pléonasme de le dire car le terme pédagogue vient d'un mot grec qui signifie « qui conduit les enfants ». Que signifie, dans la perspective de saint Ignace, cette notion d'accompagnement ?

Elle recouvre au moins 4 éléments. En premier lieu, elle établit que Dieu lui-même est le véritable enseignant, même en matière profane ; en second lieu, elle implique que le rôle principal soit donné à l'élève ; en troisième lieu, elle suppose l'établissement d'une relation de confiance entre l'éducateur et chaque élève; en quatrième lieu, elle invite l'éducateur et l'élève à entrer dans une dynamique, à parcourir ensemble un chemin.

 

a. Dieu est le véritable enseignant

En ce temps-là, Dieu se comportait avec lui de la même manière qu'un maître d'école se comporte avec un enfant : il l'enseignait. (Récit n°27)

Même en matière profane, Dieu seul est le véritable éducateur. Entre l'éducateur et l'élève, il y a Dieu lui-même. L'éducateur doit toujours se rappeler qu'il n'est pas le détenteur omnipotent d'un savoir - et donc d'un pouvoir - sur l'élève, mais qu'il n'est que l'intermédiaire par lequel Dieu, en tant qu'origine de tout savoir et de tout don, se communique directement à l'élève. L'éducateur s'efforcera donc de faire découvrir la vérité à l'élève et non de la lui asséner.

 

b. Le rôle principal est donné à l'élève

Si celui qui médite, en s'appuyant sur une donnée solide, réfléchit et raisonne par lui-même et trouve par son propre travail ou par sa propre intelligence, illuminée par la grâce divine, de quoi éclairer ou pénétrer un peu ce mystère, il goûte alors plus de fruit spirituel que si le directeur s'était étendu à commenter et à développer le sens du mystère. (ES, 2e annotation)

L'élève doit être acteur de son propre enseignement : ce qu'il aura découvert par lui-même, grâce à son intelligence et aux « lumières » qu'il pourra recevoir vaudra mieux que ce qu'il recevra directement par le biais de l'éducateur. L'éducateur n'agit qu'en second pour aider l'élève à progresser dans son évolution propre. Cela suppose de la part de l'éducateur de rejoindre l'élève là où il est, et de respecter à la fois sa méthode et son rythme d'apprentissage. Cela suppose également d'opter pour une pédagogie active et de stimuler sans cesse une activité de la part de l'élève.

 

c. L'éducateur et l'élève sont liés par une relation de confiance

Pour que celui qui donne les exercices spirituels aussi bien que celui qui les reçoit y trouvent davantage d'aide et de profit, il faut présupposer que tout bon chrétien doit être plus prompt à interpréter en bien les paroles de son prochain qu'à les condamner. S'il ne peut les interpréter en bien, qu'il lui demande comment il les comprend ; si celui-ci se trompe, qu'il le redresse avec amour. Si cela ne suffit pas, qu'il cherche tous les moyens bons pour l'amener à une vue juste pour le tirer de son erreur. (ES, 22)

Ces remarques de saint Ignace se traduisent ainsi au plan de la pédagogie : il faut s'efforcer d'établir un climat de confiance et d'estime réciproque entre éducateurs et élèves, et avoir toujours au départ le préjugé favorable sur les dispositions et les intentions des uns et des autres.

L'éducateur doit présupposer les bonnes dispositions de la part de son élève, et devant ses déficiences et ses manquements, doit faire preuve d'optimisme, en donnant au jeune la possibilité de se corriger et de progresser par rapport à lui-même.

De son côté le jeune donnera plus facilement sa confiance à quelqu'un qui saura se mettre à son écoute et s'efforcera de voir le côté positif dans son comportement, de comprendre son point de vue, avant de le juger négativement.

 

d. L'éducateur et l'élève sont tous deux en chemin

Un bon éducateur se fait aussi toujours apprenant, continuant à recevoir tout en donnant, avec humilité. Il reçoit de ses collègues (il s'intéresse à ce qu'ils font, s'émerveille de leurs réussites et a joie à les intégrer dans sa pratique). Il reçoit même de ses élèves. Cela préserve d'être trop orgueilleux ou jaloux de son indépendance et de sa maîtrise, de devenir un petit dieu.

L'éducateur n'hésitera donc pas à reconnaître ses erreurs devant ses élèves, renonçant à l'illusion d'apparaître omniscient à leurs yeux.

De même, il veillera à entrer dans une dynamique de remise en question de sa pratique pédagogique, n'hésitant pas à se former en permanence pour pallier ses lacunes.

 

2. La pédagogie ignatienne une pédagogie de l'expérience

(...) Ce n'est pas d'en savoir beaucoup qui rassasie et satisfait l'âme, mais de sentir et goûter les choses intérieurement. (ES, 2e annotation)

Saint Ignace privilégie l'expérience spirituelle directe aux explications ou éclaircissements que nous pouvons recevoir d'un autre. Il dit que cela produit « plus de goût et de fruit spirituel ». Il dit également que ce n'est pas la quantité de choses que l'on sait qui « rassasie et satisfait l'âme », mais leur entendement intérieur « sentir ou goûter les choses intérieurement ». Ce qui est recherché en définitive est le goût, qui correspond au désir de l'homme et qui est le fruit de l'expérience, plutôt que la compréhension qui est le fruit de l'intelligence mais ne saurait satisfaire pleinement l'âme.

 

L'enseignement est davantage une expérience que la simple transmission d'un savoir. L'expérience est à faire par le sujet lui-même, sinon elle n'est pas expérience. C'est pourquoi l'éducateur doit savoir s'effacer derrière l'expérience qu'il suscite, mais dont il n'est ni le sujet ni l'acteur.

La pédagogie ignatienne laisse une très grande place à la faculté de création de l'enfant.

La pédagogie ignatienne est une pédagogie de la répétition. Il ne s'agit pas bien sûr d'une simple répétition de mémoire, mais d'une reprise du même sujet d'un point de vue plus synthétique que le premier pour confirmer les résultats acquis.

 

3. La pédagogie ignatienne une pédagogie de l'optimisme

 

L'optimisme de saint Ignace trouve deux implications concrètes dans l'éducation : en premier lieu, la nécessité de rechercher le développement de toutes les potentialités de l'élève, dans ses dimensions humaine, spirituelle et sociale ; en second lieu, la nécessité de pousser l'élève à donner le meilleur de lui-même.

 

a. Aider l'élève à s'accomplir en plénitude

L'homme est créé pour louer, révérer et servir Dieu notre Seigneur et par là sauver son âme, et les autres choses de la terre sont créées pour l'homme et pour l'aider dans la poursuite de la fin pour laquelle il est créé. (ES, 23, Principe et fondement)

Saint Ignace a une vision du monde qui le lui fait aimer. Pour lui, rien ne se vit hors du monde. Le monde est le lieu où l'homme puise ses richesses, où l'homme est appelé à poursuivre l'œuvre de création.

À partir de là, la pédagogie ignatienne se soucie de la formation totale d'un individu dans le monde qui est le sien. Son objectif est d'aider au développement de tous les talents donnés à chaque personne, dans ses dimensions humaine, spirituelle et sociale.

 

b. Pousser l'élève à donner le meilleur de lui-même

Le terme de « magis » (davantage) est typiquement ignatien (il se trouve 77 fois dans les Exercices spirituels). Saint Ignace croit que sur les plans spirituel et humain, on peut toujours aller de l'avant et faire davantage, dans une progression dynamique et permanente, avec la grâce de Dieu.

 

Sur le plan pédagogique, l'éducateur doit inviter l'élève à se surpasser lui-même : il ne doit pas se contenter de la médiocrité, de l'à-peu-près, du minimum requis. Le mot «davantage » n'implique aucune comparaison avec d'autres, ni aucune manière de mesurer le progrès en fonction d'un niveau absolu.

L'excellence est appliquée à tous les domaines de la vie scolaire : le but poursuivi est le plus complet développement possible de chaque dimension de la personne, lié au développement d'un sens des valeurs et à un engagement au service des autres, qui donne la priorité aux besoins des pauvres et qui sacrifie volontiers à la promotion de la justice ses intérêts personnels.

La recherche de l'excellence au plan scolaire est normale dans une institution jésuite, mais seulement si elle est située dans le contexte plus large d'une excellence humaine.

L'excellence visée est plus qualitative que quantitative. Elle vise davantage l'être que l'avoir, les qualités humaines plus que la simple culture, plus que les connaissances acquises et l'érudition.

Mais ce souci de l'excellence dans la formation doit s'accompagner de lucidité. Il faut faire attention au piège d'une élite fermée sur elle-même, en vase clos, et au risque que le moyen devienne un but en soi.

 

4. La pédagogie ignatienne une pédagogie du réalisme

 

Le réalisme de saint Ignace trouve deux implications concrètes dans l'éducation : en premier lieu, il s'agit de développer le goût de l'effort chez l'élève ; en second lieu, il s'agit de favoriser son autonomie.

D'où il suit que l'homme doit user de ces choses (de la terre) dans la mesure où elles l'aident pour sa fin et qu'il doit s'en dégager dans la mesure où elles sont, pour lui, un obstacle à cette fin. Pour cela, il est nécessaire de nous rendre indifférents à toutes les choses créées... (...) mais que nous désirions et choisissions uniquement ce qui nous conduit davantage à la fin pour laquelle nous sommes créés. (ES, 23, Principe et fondement)

 

a. Développer le goût de l'effort chez l'élève

Saint Ignace sait d'expérience que l'homme est fragile, qu'il n'y a pas de liberté toute faite mais des libertés qui se conquièrent peu à peu, qu'il faut éduquer en exerçant la volonté.

L'éducateur doit favoriser chez les élèves la prise de conscience que l'effort a un sens, «qu'ils vont trouver quelque chose derrière », que l'effort est toujours « gratifiant » même si cette gratification vient « en différé ».

b. Favoriser l'autonomie de l'élève

La pédagogie ignatienne inclut une relecture du vécu, qui permet de prendre en compte sa propre expérience et d'en tirer profit. Cette réflexion sur les expériences personnelles est le point central de cette pédagogie. Chacun est ainsi conduit à accepter ses dons et à les développer, mais aussi à accepter ses limites et à les dépasser autant que possible.

Quelle que soit la matière, si l'on veut inciter les élèves à progresser, on doit leur permettre de devenir plus conscients d'eux-mêmes par rapport à leurs capacités et à celles des autres. Pour cela, il est essentiel de leur apprendre à s'auto-évaluer et à évaluer.

 

Au départ, l'éducateur et l'élève ne sont pas au même niveau : il n'y a pas d'équilibre de forces, mais plutôt des rapports d'opposition, étant donné le décalage qui existe entre l'éducateur qui sait et qui enseigne, et l'enfant qui ne sait pas et qui doit apprendre. L'éducation consiste justement à supprimer progressivement ce décalage et cet écart, en amenant le jeune à la hauteur de l'adulte, en se mettant à sa portée pour le faire progresser. Car éduquer, selon l'étymologie du mot « educere », c'est conduire le jeune vers l'âge adulte, le guider dans sa croissance, lui apprendre à vivre.

L'autorité exercée par l'adulte ne doit pas être dominatrice, directive, magistrale, «autoritaire» mais respectueuse du jeune dans toute sa personne. Selon l'étymologie du mot « auctoritas » (en latin), il s'agit de rendre le jeune « auteur de sa vie ».

 

5. La pédagogie ignatienne une pédagogie de l'engagement

 

L'engagement pour saint Ignace est indissociable de la foi. Dans l'éducation, il trouve deux implications concrètes : en premier lieu, il s'agit d'inviter les élèves à être responsables et solidaires ; en second lieu, il s'agit de leur permettre de s'approprier une meilleure gestion du service.

 

Pour Ignace, le service est la forme historique de la louange : nous sommes dans l'histoire, il y a une tâche à accomplir. Nous avons à nous rendre libres et nous ne pouvons le faire qu'en travaillant à libérer le monde et les hommes nos frères. C'est ainsi que nous sommes au service de Dieu et que notre louange et notre respect ne sont pas illusoires. Toute la démarche des Exercices spirituels est d'aboutir à une décision, un choix de vie, un engagement dans l'Église et dans la Cité.

L'amour consiste en une communication réciproque ; c'est-à-dire que celui qui aime donne et communique ce qu'il a, ou une partie de ce qu'il a ou de ce qu'il peut, à celui qu'il aime ; et de même, à l'inverse, celui qui est aimé, à celui qui l'aime. De cette manière, si l'un a de la science, il la donne à celui qui ne l'a pas ; de même pour les honneurs et les richesses. Et l'autre agira de même envers le premier. (ES, 231)

L'amour doit se mettre dans les actes plus que dans les paroles. (ES, 230)

Cette dernière formule met l'accent sur l'amour actif, tendu vers le futur en vue d'un service, plutôt que sur l'amour d'union et de contemplation, jouissant de la présence du Seigneur et se contentant de l'expérimenter.

En effet, dans les Exercices spirituels, après avoir découvert le Christ comme personne, l'avoir « rencontré », on « demande une connaissance intérieure du Seigneur qui pour moi s'est fait homme, afin que je l'aime et le suive davantage ». (ES, 230)

L'homme a été créé pour louer, révérer et servir Dieu Notre Seigneur, et par là sauver son âme. (ES, 23, Principe et fondement)

 

a. Inviter les élèves à être solidaires et responsables

L'éducation jésuite doit aider les élèves à réaliser que leurs talents sont des dons à développer, non pas pour une satisfaction personnelle et égoïste, mais plutôt, avec l'aide de Dieu, pour le bien de la communauté humaine. Elle insiste sur une attitude d'esprit qui voit le service des autres comme un plus grand accomplissement de soi-même que le succès ou la prospérité.

 

b. Permettre aux élèves de s'approprier une meilleure gestion du service

Éduquer les élèves au service gratuit et généreux : « Aider, c'est sentir avec l'autre ».

Passer de la bienfaisance à la création de structures durables.

Guérir sa mémoire afin d'atteindre un service universel.

Aider, c'est être capable de repérer et de valoriser les capacités de changement chez les personnes en difficulté. C'est les pousser à se prendre en charge pour qu'elles retrouvent leur équilibre et aboutissent à un mieux-être.

Il est essentiel de former les élèves et les éducateurs qui s'engagent dans le service : il convient de les amener à réfléchir au sens et aux objectifs de l'action et de leur donner les « outils » dont ils auront besoin pour assumer l'activité de service dans laquelle ils seront engagés.

 

 

Vitrail représentant saint Ignace de Loyola

Vitrail représentant saint Ignace de Loyola
Chapelle Claude la Colombière à Paray-le-Monial